Thödol

Independant label

17 avr. 2014

Ordre & Progrès - IMITATIONS RITUELLES





 « Nous avons tendance à penser les sociétés à partir de leur état normal, dans leur fonctionnement quotidien tel que le décrivent des gens bien tranquilles qui ne pensent pas la violence.  (…) s’il y a un ordre normal dans les sociétés, il doit être le fruit d’une crise antérieure, il doit être la résolution de cette crise. C’est donc celle-ci qu’il faut chercher et interroger. »
René Girard, Quand ces choses commenceront, Arléa 1994
Aujourd’hui plus que jamais, la musique est de plus en plus reproduite, jusqu’au vertige, jusqu’à la nausée. Non, la musique n’a jamais adoucit les mœurs. La musique est envahissante, elle agresse, elle est coupable et partout présente. Elle remplit et comble le vide sonore qui angoisse, elle réchauffe, elle rassure et meuble la peur du silence. L’oreille pourrait se dissoudre dans le magma impersonnel qu’engendre ce conglomérat de musique de grande surface. Reproduite, mais de moins en moins utilisée. A l’extrême opposé de ce qu’elle était au départ, la musique est devenue un son non désiré. Elle a depuis longtemps traversée la frontière qui la séparait du bruit. Un ancien mot français a donné le mot anglais noise. Le même qui est resté dans l’expression « chercher des noises ».
Une des pistes pour tenter de comprendre la musique industrielle serait de se demander en quoi la musique (celle rythmique, mélodique, verbale) peut servir l’œuvre de l’Etat (et par extrapolation, via l’imagerie véhiculée par ces courants musicaux, en quoi elle a pu servir l’œuvre des nazis dans les camps). Mais cet angle de réflexion n’est pas juste. Il ne faut pas, comme Vladimir Jankélévitch refusant d’écouter et d’interpréter de la musique allemande, lui conférer un caractère désastreux et absolu. Il faut déplacer la question en se demandant en quoi, dans son essence même, la musique est susceptible de servir le travail du pouvoir en place. Le « en quoi » peut être un premier pas vers le « pourquoi », et peut permettre de dépasser les interprétations classiques (l’idéologie, la manipulation, ou dans le cas de la Seconde Guerre Mondiale, le sadisme des officiers allemands utilisant des orchestre dans les camps). Ce n’est pas la barbarie contre la civilisation, ou le sadisme contre le raffinement. Ce sont des retrouvailles, dans des conditions certes plus ou moins inattendues ou inespérées, mais ce sont bel et bien les retrouvailles du pouvoir originel de la musique et de l’ordre mortifère.
Si la fonction de la musique est de convoquer, comment entendre une musique sans lui obéir ? Les technologies de reproduction mécanique renvoient l’auditeur à la fonction première de la musique : libérer la violence originaire et montrer la maîtrise qu’opère le son. Les fascismes le savent, ils sont nés dans les haut-parleurs et grandirent à la télévision. Mais la musique diffusée sur les ondes ne se dévisage pas et ne s’envisage même plus. Il n’y a pas de visage donc plus de rencontre possible.
L’impossibilité de communiquer est le fantôme qui hante toute l’œuvre de William Burroughs (et on retrouve cette difficulté de rentrer en relation avec l’autre magnifiée dans les contorsions des corps dans les discussions du film de David Cronenberg Le Festin Nu). Comme les deux points clignotants sur le réveil indiquent la présence du fantôme du balancier des horloges, la Power Electronics conserve en « bruit de fond » la douleur de l’incommunicabilité de l’homme. Les anciens chinois avaient pour habitude de dire que la musique d’une époque en dit long sur l’état de la société. Toute société a la musique qu’elle mérite.
Si une fin de la société actuelle est probable, si sa défaite est concevable, alors tout doit être précipité. Voilà le leitmotiv de la musique industrielle. Elle ne laisse pas d’espoir. Elle fait déchanter. Ou plutôt elle désenchante. Désenchanter, c’est donner une porte de sortie à celui qui entend le chant de l’obéissance. C’est exorciser, et ex-orciser, c’est amener l’esprit dehors, le fixer sur autre chose. Voilà le fond de la musique industrielle.

N.B. : A écouter aussi fort que possible.

Elliot : Synthétiseur (Synthetizer)
U235 : Sampler

Compositions : Ordre & Progrès
Enregistrement et Mixage (recording and mixing) : Ordre & Progrès
Graphisme (Design) : U235
THO019 – 12/2013
CD Time : 31:05

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